Me Tangere

Me Tangere, l’installation et sa trace, 2020, fil argenté, cire d’abeille, colle de peau de lapin, Robert Bertrand – ‘Le Détail du Monde’ livre de 288 pages, 14 cm x 20 cm.
 
 

 
Les images suivantes sont des instantanés de la recherche en cours, images prises dans un atelier temporaire lors d’une résidence à Budapest grâce à la direction des affaires culturelles de Paris, l’institut français de Budapest et la Budapest Gallery. Pendant cette résidence, je suis partie en voyage, j’ai pris le temps d’être aventureuse, au sens de « aimer la surprise du monde auquel l’on se frotte ». J’ai réellement pu consentir à un temps qui passionne l’existence, au surgissement.
J’attends de voir ce qui surgit et pour cela j’ai besoin de me mettre à disposition. Un de mes premiers outils faisant office d’inclusion mais aussi d’acte esthétique, est la marche. Les rapports au temps, à l’espace, aux rythmes qu’elle engendre me conviennent. J’aime commencer à oeuvrer par cette disponibilité à l’imprévisible.
Guetter, laisser surgir.
L’atelier est l’espace de rencontre, où les choses se développent en croissance, parallèlement, parfois s’entremêlent, où les amplifications des interactions entre intentions et imprévisibilités permettent d’inventer. Trouée d’incertitudes, la recherche se risque à l’échec pour l’amour du surgissement.
En automne, à Budapest, dans une ville à demi-close, ce qui surgit c’est l’automne et la couleur des feuilles.
 
À partir de là, qu’est-ce qu’une feuille?
La manière de m’approcher de ce qu’était une feuille, ça a été l’empreinte. La feuille est un être de surface. Ces feuilles là sont faites par le toucher, la tentative d’entrer en contact avec la surface pour recueillir un détail du monde. Elles sont des sortes de mues, des peaux de feuilles car  je les trempe dans un liquide, dépose et détache l’empreinte, grâce au liquide et au vide. Elles sont faites avec de la colle de peau de lapin, qui est un matériau animal. Il y a une hybridité dans cette peau de feuille: une matière animale et une texture végétale. Cela nous parle de la fluidité du monde. Elles sont comme des exuvies que laissent une métamorphose, une renaissance.
C’est ce que j’ai voulu poursuivre avec les feuilles de Ginkgobiloba. Leur ressemblance avec des insectes, des papillons, m’a donné l’envie d’aller vers une sorte de nuée. J’aime aussi que cette colle, utilisée depuis longtemps comme sous la couche de représentation, aille au contact des surfaces, saisisse par sa matière un détail du monde et tente de nous le présenter, de nous offrir cette présence.
Je procède beaucoup comme cela par rebonds, par tissage, car je partage cette intuition que chaque chose peut être comprise dans son lien avec les autres. Mes recherches sont menées parallèlement, elles coexistent. Ce sont des îlots, des sortes de fragments pleins dans un ensemble liquide, où l’inachèvement est dans l’attente d’une mutation, où l’espace est ouvert, mobile, ce qui correspondrait à un espace nomade. Je cultive l’hétérogénéité, la dispersion.
Il y a aussi beaucoup de désordre, cet ordre qui surprend, lors de l’accueil de la pluralité. En conséquence, j’intègre la décomposition dans ma recherche. C’est aussi pour cela que mes installations restent fragiles. Je ne veux pas sacrifier ce que peut offrir l’éphémère. Sa valorisation, par cette empreinte, tentative de conservation, sorte de fossile dit la beauté du temps, la fluidité du monde et le changement permanent.
 
Qu’est ce qui surgit quand on regarde, contemple une feuille?
Je vois apparaitre des constellations, des paysages dans les feuilles. Parallèlement, je trouve que mes parcours sont des écritures. La marche est aussi à la fois lecture et écriture de l’espace. Or les lignes que nous traçons entre les étoiles sont une forme d’écriture. C’est très culturel. Cela m’a amené à l’idée du ciel, des étoiles. Les constellations sont aussi visibles dans ces parcours qui deviennent des motifs. Les marches, permettant de découvrir un espace et de me rendre disponible aux surgissements, inventent une relation au ciel.
Or une feuille est un traducteur, un transformateur solaire, elle transforme l’énergie solaire en matière vivante. La feuille est cet être de surface qui étend le plus possible son contact au monde. Elle est directement connectée à l’étoile, elle s’y expose.
Dans l’installation cette relation de la feuille à la lumière est mis en jeu. C’est la lumière qui fait apparaitre les feuilles, qui nous permet de les saisir selon nos déplacements. L’installation est sensible à l’environnement, à notre présence.
L’ensemble est sensible autant aux mouvements d’air que nous créons. Elles sont balancées par le souffle, le souffle parfois lié à la respiration. La feuille, siège de la respiration, nous apprend le mélange, produisant l’air que nous respirons. L’atmosphère qu’elle produit nous permet de nous mélanger à la feuille et à des milliers d’années de feuilles. J’aime ces connexions.
Il en est de même lorsque la feuille perd pour donner dans les transferts de pigmentations, autre forme de l’empreinte. Les pigments et leurs variations sont des images saisonnières de la vie de la feuille. Elles nous offrent des constellations. Elles nous font des nouveaux ciels.
 
La feuille, c’est aussi un rapport au temps, comme les astres, comme la marche. Le temps de la feuille met en échec nos impatiences. Ceci est expérimenté dès le début, lors des parcours où la sensibilité est une intelligence qui saisit quelque chose du réel et peut recueillir les feuilles tombées au bon moment. Obligée de se mettre à disposition d’incontrôlables, que sont le temps, la saison, le degré d’humidité, la luminosité, la vie de l’arbre, un temps céleste, un temps terrestre, et de les faire entrer en relation avec un temps social, le temps humain, il faut guetter.
 
La feuille m’offre aussi par ce temps particulier un autre rapport à l’objet. Durer est éphémère. Je ne pense pas l’art comme devant produire un objet immuable et fini mais comme un complexe en devenir dont il s’agit de proposer à certains moments des instantanés de la recherche en cours. C’est la jungle, la forêt plutôt que l’essence ou « l’eïdos » qui m’intéressent.
Comment fait-on trace de quelque chose qui se poursuit, qui se transforme?
 
 
 
 
Merci aux cinéastes qui sont venus filmé avec beaucoup de douceur une trace d’une de ces recherches « inessentielles » d’aujourd’hui, grâce à l’institut français de Budapest et de la Budapest Gallery.
 
 https://www.youtube.com/watch?v=UsoF_cmddPo
 
 
 

Herbier, en cours, 2020, fil argenté, colle de peau de lapin, punaises.