Usures de sommeil

Usures de sommeil, 2014, toile à matelas, fils, rocailles, 217 x 147 x 20 cm.

 

 

D’un premier temps de circulation dans une matelasserie en Aveyron, des informations récoltées et de la contemplation, est partie une réflexion sur le matelas, dont je propose ici un extrait.

Qu’y-a-t-il à l’intérieur, à l’extérieur, au-dessus ? Que porte t-il ? Que contient-il ? Ces questions se posent autant au niveau matériel qu’au niveau de sa fabrication, sans oublier les concepts qui en dérivent.

Sur ce porteur de corps, nous inscrivons une grande partie de notre histoire, puisque chaque sommeil est un moment de constitution de notre mémoire, de notre singularité d’individu. J’insiste sur ce lien important avec la mémoire ; à la fois mémoire de gestes ancestraux de ce métier qui disparaît, mémoire inscrite dans la laine du matelas compressée par des nuits de corps s’abandonnant et mémoire encore contenue dans l’acte de dormir.

La peau, toile de matelas usée par les années, est ici pendue. Elle a perdue son contenu qui repart dans la cardeuse et, presque sans perte, enfile une nouvelle toile pour une autre vie. Chaque usure de cette peau, à jeter car inefficace à être justement contenant de la laine, devient le lieu d’une sublimation. Par l’acte de broder ou d’enfiler des perles, gestes inutiles, faibles, maladroitement qualifiés de féminins, les motifs de la faiblesse basculent à nouveau dans le vivant.

Cette idée revient avec les vêtements-matelas. Ces vieux habits usés, troués, tâchés deviennent des totems pour ces secondes peaux, victimes des courants de la mode et d’intérêts économiques. Ils s’élèvent en réaction à une société de la surconsommation et du neuf.

Par essence, la broderie n’est pas nécessaire, elle ajoute. Elle porte pourtant en elle la caractéristique d’envahir l’espace de signes et de porter un message. Ce geste humble travaille ici, par ses efforts patients, à sauver ce qui ne trouve plus d’intérêt à nos yeux, où plutôt à nos activités. J’utilise l’appropriation identitaire qu’il permet pour proposer d’autres possibles à notre civilisation.

Il est, en outre, aménagé un espace d’écoute à l’imprévisible, où la contemplation d’un geste imparfait, non soumis à son efficacité ou sa fonctionnalité, peut commencer. Que soulève t-il alors ?

Si l’acceptation de l’imperfection de mes appropriations et de mes matériaux (tâches, trous, défauts… ) est essentielle, elle s’accompagne d’une nécessité à repenser notre rapport au temps. Mes faire sont patients et généralement associés, par une société technologique du progrès, de la vitesse et de la rentabilité, à une perte de temps.

Pour une vie active et dynamique comme nous la bâtissons aujourd’hui, l’idée de perdre son temps est bannie. Or, même la science par laquelle les Occidentaux se représentent le monde, commence à remettre en questions les certitudes quand à ce qui se passe, quand apparemment « rien ne se passe ». Ainsi, le sommeil et le rêve se trouvent impliqués dans la constitution de la mémoire (tri et inscription des souvenirs, de connaissances… ). Rêver devient essentiel dans le fonctionnement du cerveau. Lors d’un faire comme la broderie ou l’enfilage de perles, l’attention au monde extérieur peut diminuer et semblant distendre l’écoulement du temps, le cerveau fonctionne par défaut. Les courtes ondes électriques de notre activité en laissent apparaitre d’autres, de grandes amplitudes et espacées. À ce moment là, nous pensons.

Le temps de la pensée profonde est lent. La perte ici élève. Si le reste du monde accélère et veut exploiter chaque seconde d’existence, je tente de gesticuler la pesanteur géologique.

Ce mode de pensée est traductrice d’un être au monde singulier, qui cherche à décortiquer nos comportements et nos certitudes pour les faire circuler à travers d’autres visions du monde et imaginer d’autres humanités possibles.

 

(Suite du texte concernant l’exposition sur le matelas, avec les images de Quand apparemment rien ne se passe, Carte.)