Textes

 

Tsama Do Paço – Le monde en héritage

Ce qui saisit avant toute chose dans la démarche artistique de Tsama Do Paço, c’est la dimension poétique de ses œuvres en dépit d’une apparente économie de moyens.

L’artiste travaille le fil, la terre, le verre, le papier, les perles, des matériaux du quotidien qui ont souvent déjà eu une première vie et en sont imprégnés physiquement ou symboliquement. Elle les associe, les transforme, crée de nouvelles formes afin d’obtenir des œuvres polysémiques empreintes parfois de réappropriations identitaires.

 

La profondeur de l’œuvre de Tsama Do Paço réside dans sa capacité à s’affranchir des normes et à réinventer le monde qui nous entoure. Son travail ne cesse de bouleverser les conventions du sensible et questionne le consumérisme dysfonctionnel qui règne dans les sociétés occidentales. Son univers est rempli d’objets et d’éléments divers qui résonnent entre eux, se répondent ou se télescopent. Elle parvient à nous interpeller en recristallisant des formes ou des objets préexistants. Pour cela, elle saisit, collecte ou transcrit des gestes, des affects, des savoirs, des mémoires, c’est-à-dire les éléments constitutifs d’un rapport au monde.

Les contours de son travail sont flous et s’apparentent parfois à une forme de recyclage, d’autres fois à des recherches scientifiques ou encore sociologiques. Le tout s’inscrivant dans une esthétique de la faiblesse qui remet en cause la définition même de ce concept. Ce parti pris artistique propose un nouveau rapport au jugement, à la hiérarchie établie et invite notamment à reconsidérer l’opposition traditionnelle entre faible et fort. En effet, la faiblesse est habituellement ce qui manque de vigueur, de force; quelque chose de fragile ou qui présente une imperfection, une tare, une défaillance1. Tsama Do Paço prend le contrepied de cette définition. Ses œuvres invitent à la contemplation de l’imperfection, et la faiblesse ou la maladresse deviennent des revendications face à la hiérarchisation. L’artiste considère que l’obstination des gestes faibles peut tendre vers le sublime. Il s’agit surtout pour elle d’une esthétique par défaut qui résulte de la rencontre entre divers matériaux. Elle s’accompagne d’une forte dimension poétique puisque Tsama Do paço perçoit la beauté dans les brèches et pense que

« la mollesse, les aspérités, l’informe, le mal fait, l’exubérance des couleurs et des matières enrichissent le visible poli par la standardisation et la compétitivité ».

 

Son langage plastique modeste est pourtant d’une grande sensibilité. Ses œuvres oscillent entre histoire personnelle et histoire universelle. Cela se révèle par exemple dans sa série Dessins de plis, réalisée en carbone sur papier de riz, qui revisite la notion de palimpseste. En effet, sur l’origami formé avec le papier, l’artiste dispose une image d’actualité qu’elle hachure, redéfinissant ainsi cette image issue de la mémoire collective. Le moment du dessin est pour elle un temps de silence, un temps de prière. Une fois déplié, l’origami laisse apparaître les plis et tracés qui le composaient, formant alors une cartographie d’un état du monde. Attrape Nuages, quant à elle, est une œuvre hybride ; à mi-chemin entre le dessin et l’installation. Réalisée à partir de scotch et de pigments disposés sur une fenêtre, elle joue sur la décomposition, l’abstraction et la transparence rendant ainsi les motifs difficilement perceptibles. Dans sa grammaire plastique, l’artiste ne se cantonne pas à une seule pratique, elle expérimente et laisse l’intuition régir l’action afin d’aborder la question de la légitimité et de faire contrepoids à cette société « virtuellement enchantée » dans laquelle nous évoluons.

 

À la croisée des fils, des vêtements usés, des cartes et des différents types de terres, l’artiste réinvente sa vie et réalise des œuvres à sa mesure, avec une autonomie de gestes, les laissant déborder, perturber, rompre, réagir, interroger l’existant et le rendre à nouveau sensible. Selon elle, la réparation ou sublimation d’un objet usé par le biais de geste et de savoir-faire intuitifs ou maladroits « produit des objets magiques faisant intrusion dans le réel pour en bousculer les dogmes et transformer les comportements ». L’installation rassemblant Et si Achille et À vif, en est sans doute l’exemple le plus prégnant. Composée de chaussettes usagées, sublimées par l’artiste et suspendues à un cintre, cette œuvre est surprenante à bien des égards. En effet, le trou de la chaussette est laissé là, béant, tandis que le reste de cet objet, qui fut jadis un utilitaire, est recouvert d’aluminium ou de perles de rocaille. La chaussette sort alors de la banalité de la vie pour devenir matière à œuvre. Magnifiée et perdant son usage premier, la chaussette devient à la fois le support et le sujet de la réflexion.

 

Dans sa pratique, l’art apparaît comme une mise en place d’un dispositif d’existence et l’on perçoit en filigrane la volonté de s’ouvrir au monde, de penser un nouvel « art de vivre » à l’instar des « Principes d’Économie Poétique » que préconisait le plasticien et théoricien Robert Filliou en opposition aux valeurs capitalistes : « À présent, écrit-il, il devient nécessaire d’incorporer la leçon de l’art en tant que liberté de l’esprit dans la vie quotidienne de chacun, afin que celle-ci devienne un art de vivre »2.

Les principes d’équivalence et de création permanente sont également présents. En effet, le travail de Tsama Do Paço échappe à la spécialisation. La perméabilité et la maladresse inhérentes à certaines œuvres interrogent notre jugement et reviennent sur la notion d’acceptation.

À l’encontre du monde véloce dans lequel nous vivons, Tsama Do Paço veut prendre - voire parfois perdre - le temps et essayer, tâtonner, laisser faire. Ses œuvres résistent et s’érigent face à cette société basée sur la vitesse et la productivité. Ce faisant, elle nous confronte à une des contradictions de notre rapport au monde : « Je puise mon influence dans l’artisanat et les milieux de vie précaires riches en bricolages, en arts de faire qui inventent le quotidien. », déclare-t-elle, « J’épluche une à une les attitudes qui nous définissent. S’y trouvent alors questionnées nos valeurs par rapport au temps, au travail, à l’évolution, au jugement, au savoir des choses, des autres ou de nous-mêmes ».

 

Dans ses œuvres, Tsama Do Paço interroge les connaissances établies qui régissent le monde et les raisonnements humains. Ses explorations plastiques interpellent le visiteur sur son quotidien et sur la nature de ses certitudes. De la carte au matelas, l’artiste questionne les objets et les savoirs qui nous entourent, tente de les envisager différemment, d’inverser les rapports de force.

Sur les cartes, les frontières apparaissent nettement. En pratique, elles sont rarement visibles mais souvent douloureusement perceptibles. L’artiste les abolit. La série d’œuvres Vanité de carte et la plus récente installation intitulée Tas de lignes, carte IGN 27270 bousculent le monde très discipliné de la géographie et plus spécifiquement celui de la cartographie. Ces cartes sont réalisées en très grand format à partir de pigments ou de terres et de sables collectés dans la région posés à même le sol. Elles tendent vers l’abstraction, mais peuvent également rendre compte de la variété des minéraux d’une région. L’artiste y souligne des éléments a priori insignifiants, renouant ainsi avec le sensible. Dysfonctionnelles, ces cartes ne permettent ni conquête, ni construction, ni rapport de pouvoir. L’art devient alors un moyen de prendre conscience, de relativiser et d’imaginer toute chose. Que devient une carte lorsqu’on sort des codes de l’imagerie scientifique et que l’on s’éloigne de sa fonction première ?

Parce que Tsama Do Paço habite poétiquement le monde, elle parvient à matérialiser ce qui, a priori, ne peut l’être, à interroger notre rapport au temps, à l’espace, jusqu’à notre façon de représenter le monde.

Pour l’artiste, la science est un mythe parmi d’autres que l’on érige en réalité ou en vérité absolue. Dans le livre Collection de sable d’Italo Calvino, on peut lire à ce sujet « N’y aurait-il pas lieu de conclure que l’esprit humain - dans la science comme dans la poésie, dans la philosophie comme dans la politique et le droit - ne fonctionne qu’à partir des mythes, l’alternative n’étant alors que l’adoption d’un code mythique plutôt qu’un autre ? Il n’existe pas de connaissance en dehors d’un code quel qu’il soit : il faut simplement faire attention et distinguer les mythes qui se dégradent et qui deviennent des obstacles à la connaissance ou, pire encore, des dangers pour la vie en commun des hommes »3. Là est l’un des enjeux majeurs du travail de Tsama Do Paço. Les œuvres imprévisibles qu’elle réalise composent une poésie en acte qui, dans sa simplicité, fournit les clefs et déjoue les codes d’une réalité complexe, fait vibrer l’univocité en une gamme de tonalités, questionne l’évidence, l’acquis et revisite les sens. Mais n’est-ce pas en fin de compte tout le sens d’une œuvre d’art ?

 

In fine, Tsama Do Paço correspond, d’une certaine façon à la figure de l’artiste que dressait Claude Lévi-Strauss dans La pensée Sauvage, une artiste qui « tient à la fois du savant et du bricoleur : avec des moyens artisanaux, [elle] confectionne un objet matériel qui est en même temps objet de connaissance »4.

 

Anne-Sophie Miclo

 

1 Définitions issues du dictionnaire Trésor de la Langue Française.

 

2 Robert Filliou, Teaching and Learning as Performing Arts, 1970, trad. fr. p.23.

 

3 Italo Calvino, La lumière dans les yeux, dans Collection de sable, Gallimard, Paris, 2013, p.196.

 

4 Claude Lévi-Strauss, La pensée Sauvage, Plon, Paris, 1962, p.33.

 

 

 

Texte 2014, Esthétique de la faiblesse

Ma recherche questionne la façon dont nous concevons notre rapport au monde.

Descartes pense l’homme comme «maître et possesseur», conception d’une civilisation tournée vers le «progrès». Mon faire est une façon de mettre en avant une autre idée de l’humanité, une autre proposition d’habiter le monde. Mes façons de travailler, mes matériaux, mes formes privilégient, quelque chose qu’on qualifie maladroitement de féminin, et qui constituent un ensemble de propositions pour une Esthétique de la Faiblesse.

Ce mot est à redéfinir. Je l’entends comme le philosophe Alexandre Jolien le conçoit, lorsqu’il nous offre «d’aller nu devant l’existence ».

Je pars du geste de l’instant, d’une idée attrapée au vol de son apparition fugace et mes mains fixent ces bouts de pensées filantes. Je puise mon influence dans l’artisanat et les milieux de vie précaires riches en bricolages, en arts de faire qui inventent le quotidien.
J’épluche une à une les attitudes qui nous définissent. S’y trouvent alors questionnées nos valeurs par rapport au temps, au travail, à l’évolution, au jugement, au savoir des choses, des autres ou de nous même.

Le plus souvent, j’utilise des matériaux de vie, sur lesquels se sont inscrites traditionnellement nos identités, croyances, etc. (argile, tissus, perles, corps… ). Ils témoignent de notre habitation du monde. Leur charge symbolique m’intéresse, mais aussi leur mollesse qui reçoit l’acte presque sans outil.

Ma façon d’aborder les matériaux est aussi partie prenante et privilégie l’inconscient, l’intelligence du corps, de la sensibilité et d’une vieille mémoire collective instinctive plutôt que l’intellect et la    raison. Le contact, le sensible et la perte de temps conditionnent les formes, puisqu’il s’agit d’aménager un espace d’écoute à l’imprévisible, où la contemplation d’un geste imparfait, non soumis à son efficacité ou sa fonctionnalité,́ peut commencer.

Que soulève t-il alors ?

C’est le crâne ouvert, les yeux vident et les mains qui regardent dedans, que je tente de répondre. Comme processus de mise en place d’un espace de réflexion dissidente, j’ai pour l’instant recours à la répétition, à la lenteur, à la pensée en actes. Une position de « réactivité à », cherchant l’imprévisible, grâce à une grande capacité d’adaptation, veut ébranler celle d’une transformation selon la raison et un but définit antérieurement à l’acte.

Ici, l’état du fonctionnement par défaut du cerveau, quand apparemment rien ne se passe, l’inconscient, tout ce grouillement de liens, d’intuitions, d’idées, ont le temps de se constituer en un élément frappant à la porte de la conscience. L’acceptation du « je ne sais pas » est utilisée pour découvrir, en accord avec François Jacob :

« Si ce que l’on va trouver est vraiment nouveau c’est par définition quelque chose d’inconnu à l’avance ».

Les gestes réalisés au cours de ma quête constituent des rituels et fabriquent des objets en croissance ayant, par défaut, possible valeur esthétique. Résidus du cheminement de la pensée, leur taille correspond au temps qu’il m’a fallu pour que le sens des gestes intuitifs émerge à la conscience.

Mes bricolages résultent de la sublimation d’une faiblesse et agissent pour habiter poétiquement le monde.

Texte 2013, Je pense avec les mains

Les mains courent devant l’oubli de leurs usages.

Sur le fil, les perles, le tissu, elles élèvent des filets, de grandes cordes d’histoire, pour se retenir.

 

Elles courent devant le vide, en élevant des ponts.

Elles pêchent dans l’inconscient et cherchent à réveiller mes autres.

Les doigts chatouillent la mémoire collective.

 

Ne faire que laisser couler, poursuivre le rythmisme , et sentir le passage de la vitesse humaine.

Ne plus être que les mains du faire, organe sensoriel du temps,

Et enregistrer le temps biologique dont l’écoulement devient forme et espace.

 

Édifier des totems au temps.

 

Tsama do Paço, 2012.

 

Je pars du geste de l’instant, de celui d’une idée attrapée au vol que l’on griffonne dans l’urgence.

 

Mes mains fixent des bouts de pensée filante.

 

Ce geste inventé ou réapproprié,  est (ré-) inscrit, par sa répétition, dans le corps et la matière.

Suite à la découverte d’un geste, je travaille par petits fragments, accumulés, connectés, puis je l’épuise.

Il est intime, sculpte et déploie l’espace.

Du mou des choses, je tente de tirer le plus de gestes possibles pour les mieux connaître. La forme se répand et prend fin quand vient le dernier geste.

 

Si c’est le geste, sa découverte, son apprentissage, sa transmission, qui est au cœur de mon travail.

Si mon « faire » est un rituel, une injonction à ce qui a disparu de réapparaître, les formes produites ne perdent pas leur légitimité.

Elles conservent en elles le chemin du geste. Comme une carte, un manuscrit, elles sont témoignage, elles sont support au geste, à son existence, à sa naissance ou sa résurgence, son devenir, sa conservation. Elles sont l’objet d’étude de l’ethnologue, du préhistorien, du philosophe, de tous ceux qui cherchent à comprendre ce que nous sommes.

 

Je me souviens avoir lu des mots de Marcel Jousse:

poussé par un souffle mystérieux, qui fait agir, “ l’anthropo “, envahi par le monde de toute part, le conquiert par ses gestes, par ses mains prenant les gestes du cosmos en les équilibrant dans sa chair.

Face au réel, je joue et je rejoue.

Je me souviens de l’écho qui s’est fait en moi en trouvant ce quelqu’un, ce parmi d’autres, qui  avait un jour écrit ce que mes mains savent.

 

Je dirais alors que de la rencontre avec le monde, naît le geste.

 

Le geste, sa répétition, est le sésame de l’inconscient, c’est le crâne ouvert, les yeux vident et les mains qui regardent dedans.

Comme un aveugle, je m’en remets à la matière, et passe la main à l’inconscient.

C’est dans l’état d’inconscience éveillée atteint grâce à la répétition et nécessaire au “ re-jeu ”, c’est là que mon histoire se mêle à celle de l’espèce, c’est là que mes gestes sont guidés par plus grand que moi.

 

 

 

Le geste est là

et je vis, dans cette mesure miroir au monde.

Il est là et toi qui regardes,

tu vis.